« Faut-il perdre sa vie à la gagner ? » 1er prix / Ethics Awards 2017 – ESCE

« Le parti prétendait que les prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples. Ils naissaient, ils poussaient dans la rue, ils allaient au travail à partir de douze ans. Ils traversaient une brève période de beauté florissante et de désir, ils se mariaient à vingt ans, étaient en pleine maturité à trente et mouraient, pour la plupart, à soixante ans. Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leur esprit. »

 Telle est la description que George Orwell en 1972 dans son livre d’anticipation 1984, faisait de la vie des travailleurs au travers des écrits du Parti, machinerie dictatoriale, destinée à broyer l’individu dans les rouages d’un monde collectif totalitaire à son service. Cette vision d’un futur inquiétant allait se révéler finalement quasiment prophétique en donnant du travail déshumanisé et de la place attribuée aux travailleurs, une description terrifiante où l’homme allait peu à peu se trouver dépossédé de ce qui fait et faisait la valeur travail.

De tous temps, l’Homme s’est trouvé dans l’obligation de fournir une activité afin de lui permettre de pourvoir à ses besoins vitaux. Selon les époques, la manière de considérer cette activité a évolué, pour occuper au fil du temps une place majeure dans la vie de tous. A à tel point que l’absence de travail revenait par certains aspects à dénier à l’individu, la capacité à trouver sa place dans une Société qui ne reconnaissait que ceux qui sont en capacité de fournir leur contribution rémunérée ou énumérable. Nombreux sont les philosophes, les théoriciens, les écrivains et les essayistes à s’être confrontés à ce sujet d’étude et à s’être interrogés sur la manière de considérer la qualification qui pouvaient en être faites. S’agissait-il d’une activité par laquelle l’homme parvient à dompter la nature et s’extrait ainsi de l’animalité originelle qui est en lui ? La capacité à réaliser l’œuvre au-delà du travail ouvre t’elle la voie au dépassement de soi et à la réalisation et à l’épanouissement individuel selon l’analyse d’Hannah Arendt ? Mais ne voit-on pas poindre au travers de ce qui peut être considérer comme la voie vers l’humanisation, le plus court chemin aussi vers l’asservissement de l’homme par l’homme, le capital opprimant à terme le travail et donc le travailleur selon la théorie marxiste ? N’y a-t-il pas derrière toutes ses acceptions une autre vérité quant à la valeur travail et la manière dont elle s’inscrit et constitue nos vies, l’idée d’une société nouvelle à réinventer, d’un modèle économique et social nouveau nous permettant d’aborder la fracture de la fin de civilisation que le XXIème ne pourra occulter ?

Aussi devons-nous nous interroger comme les étudiants de 1968 le faisaient déjà en posant cette question paradoxale et fondatrice : Faut-il perdre sa vie à la gagner ? Définir en quoi il est possible de perdre sa vie, comme les prolétaires de 1984 finalement, dans le piège sans fins des générations de travailleurs affidés à l’argent, à la consommation et à la surconsommation, finissant comme Marx le déplorait au service de ceux qui détiennent autre chose que leur force de travail. Rechercher ensuite s’il est possible de vivre sa vie en la gagnant, en déterminant la manière dont le travail nous consolide, nous ancre dans un espace-temps, une espace vie, une Société, un collectif et continue à faire de l’individu un être social et profondément humain, parfois soumis par ce biais même à une verticale dépendance au travail en question. L’ensemble conduisant à une démarche prospective permettant de faire émerger une troisième voie, innovante et qualitative par laquelle le travail ou son absence permettrait aux générations en présence de réinventer un monde qui n’existe plus ou n’a jamais existé.

  1. Perdre sa vie à la gagner : un constat paradoxal et répétitif

1/Brève typologie sémantique et historique du travail

S’interroger sur la question de savoir si l’homme perd sa vie à la gagner conduit dans un premier temps à réfléchir sur ce que recouvre la terminologie du mot « travail » ainsi que ce qui le relie à l’homme, et au travers de celui-ci à la condition humaine. Car effectivement, qu’est-ce que le travail ? Est-il le propre de l’homme ?  Pourquoi en arrivons-nous à travailler sans finalement nous interroger réellement sur ce qui motive cette action ?

Le travail peut être défini comme « l’activité transformatrice » s’exerçant sur un matériau et entrainant par cette action une transformation de la réalité. Une autre acception du travail consiste à le considérer comme la production de biens qui ont une valeur. Les manières de caractériser le travail différent selon les penseurs qui se sont penchés sur la question. Ainsi Marx considère que « le travail est une activité transformatrice d’un donné, utile et consciente ».

Tandis que pour Hannah Arendt « le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit un processus vital »

De son coté, Karl Polanyi dans son ouvrage La grande transformation souligne que « le travail, la terre et l’argent ne sont pas des marchandises car ils n’ont pas été produits pour être vendus sur un marché ». Selon son analyse, « le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même – laquelle de son côté n’est pas produite pour la vente mais pour des raisons entièrement différentes – et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée ou mobilisée. » En conséquence, la marchandisation du travail ne peut être détachée de l’être humain lui-même. Le travail est donc inhérent à l’homme et à sa vie. Il est l’homme qui l’exerce plus encore que d’être le propre de l’homme.

 Ainsi, s’interroger sur ce que recouvre la valeur travail ou le concept travail doit nécessairement passer par une analyse de ce que le terme en lui-même recouvre.

Il est donc intéressant de revenir à l’analyse sémantique du mot et sa traduction selon les différentes langues indo-européennes comme Hannah Arendt nous le suggère.

Ainsi, on notera que le mot « travail » tient son origine du mot latin « trepalium » signifiant originellement « instrument de torture ». Le verbe travailler a donc pour signification première et usuelle jusqu’au XVIème siècle : tourmenter, peiner, souffrir. Ce n’est qu’à compter de de ce siècle que le verbe « travailler « va se substituer à celui d’« œuvrer » pour désigner l’acte de faire. On notera que le fait d’œuvrer se relie fait de réaliser une œuvre, c’est-à-dire à celui de procéder par l’action humaine et volontaire à la réalisation d’une modification de la nature engendrant une production personnelle.

Dans les principales langues indo-européennes, la division fondamentale entre le monde du travail et le monde de la technique de l’œuvre apparait tel que le souligne Hannah Arendt dans ses écrits. L’opposition sémantique est ainsi remarquable dans les mises en parallèle :

Latin : Labor/Opus
Grec : Ponia/ ergon
Allemand : Arbeiten/Werken
Anglais : Labour/work

Cette manière d’utiliser deux termes différents pour définir le travail selon qu’il relève de l’action de gagner sa subsistance pour la vente de sa force de travail ou du geste technique qui engendre la modification de la matière par l’homme démontre que le concept a donné matière à une séparation sémantique selon la fin qui y était attachée. Quand bien même aujourd’hui, si dans la plupart des situations, les deux termes sont utilisés indistinctement et comme synonymes pour définir ou parler du travail.

 Cette distinction est intéressante car l’évolution du langage est liée à la compilation des expériences humaines et illustre par-là même la spécificité avec laquelle l’homme au cours des siècles s’est défini avec et par le travail, selon la mise en avant d’un aspect ou d’un autre de son activité.

Si nous reprenons à titre d’illustrations certaines expressions du langage commun faisant référence à l’action de travailler, on pourra dénombrer un certain nombre d’entre elles qui selon la manière de concevoir le travail relève du champ lexical de l’œuvre (donc se fondant sur une terminologie méliorative) ou au contraire sur celui de l’activité rémunérée assurant la subsistance et par cela, donnant une connotation liée à la contrainte :

Ainsi, le langage populaire traite du travail sous les aspects suivants.

  • Aller au charbon (travailler pour gagner sa vie, accepter de faire un travail pénible, référence aux mineurs, « Germinal » de Zola)
  • Aller au chagrin : partir travailler en sachant que l’on n’en retirera que de quoi subsister, pas d’épanouissement ni de réalisation personnelle dans cette action, seulement une nécessité vitale. Parallèle possible avec le roman de Balzac « la peau de chagrin » représentant la force vitale de son propriétaire et diminuant à chaque satisfaction que celui-ci s’accorde grâce à elle. Dans le cas du travail, le « chagrin » auquel on va est celui qui fait penser au travailleur que travailler va lui permettre d’accéder à une vie meilleure, à une capacité à consommer normale, alors que finalement cela ne fait que réduire sa vie (cas des ouvriers des manufactures du XIXème siècle, mais aussi cas des paysans empoisonnés aux pesticides au XXème siècle et encore situation des cadres confrontés aux risques psycho-sociaux au XXIème siècle.)

La peau de chagrin est la vie que chacun de nous détient et que certains vont perdre à l’utiliser uniquement dans une version du travail utilitaire et dénué de sens, voire dangereuse pour les pathologies physiques ou psychiques auxquelles elle l’expose.

  • Gagner sa vie : gagner sa subsistance mais au-delà gagner le droit de vivre, d’exister, d’avoir une place dans l’humanité. Etre autoriser à user de son droit à vivre après avoir démontrer sa capacité à apporter sa contribution à la Société (à contrario, drame des chômeurs qui ne gagnent par leur vie et qui se pense de fait, usurper le droit de vivre une vie qu’ils ne gagnent pas/qu’ils ne peuvent pas gagner)
  • Gagner sa croute: son pain, de quoi manger, vision réductrice du travail à l’action d’assurer sa subsistance vitale essentielle, rien de plus.
  • Se saigner aux quatre veines : se réfère à la charge physique ou mentale) que le travail engendre pour le travailleur et à ses conséquences sur sa vie – travailler conduit à mourir à petit feu pour pouvoir gagner de quoi survivre pendant quelques années. (Sur l’interchangeabilité des travailleurs et la grève, John Steinbeck « En un combat douteux » et Pascal Dessaint « Les derniers jours d’un homme »).
  • Faire son labeur: laborieux, épuisant, difficile, le travail comme corvée, punition, référence à la Genèse et à la punition divine après le Péché Originel). « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été pris. »

Alors que le registre sémantique de l’œuvre est traité différemment :

  • Etre à pied d’œuvre: le travailleur près à commencer son ouvrage, le maçon devant le mur à monter, indépendance du travailleur face à son ouvrage, idée de création même s’il ne s’agit que de monter un mur. Le travailleur apparait dans une approche où la maitrise de sa technique lui permet d’être celui qui domine la chose et non ne subit l’action, le travail qu’il va devoir réaliser. Le terme « œuvre » fait généralement référence dans l’inconscient collectif au chef-d’œuvre (référence à l’Art).  Ici, c’est le travail passant par la réalisation d’une œuvre (personnelle, marquée par l’empreinte que lui a donné un travailleur identifié) qui peut devenir art (le chef d’œuvre relevant de l’aboutissement, de la maitrise parfaite, d’une technicité qui dépasse le commun pour s’élever dans l’extraordinaire.)
  • Faire du bel ouvrage : faire au sens de réaliser, de créer et non de produire. Un ouvrage n’est pas un travail, il ne fait pas référence à une activité réductrice et aliénante ou même simplement banale, habituelle, commune mais s’apparente à la magnification d’une chose par la main de l’homme, cette réalisation permettant à celui qui la réalise de sentir fier et en même temps digne de l’avoir faite
  • Faire son chef d’œuvre (« l’œuvre capitale ») : ouvrage final et certifiant des Compagnons du tour de France (le travail au travers du compagnonnage) démontrant à la collectivité et à soi-même sa capacité à dompter la nature par une transformation respectueuse, puissante et réussie qui dépasse les enseignements reçus pour les faire siens de manière personnelle. Cela rejoint les valeurs professées par les compagnons du devoir que sont : transmission, excellence, respect et solidarité. Cette approche s’appuie sur la vision du travail profondément ancré chez les compagnons de faire de ceux qui les rejoignent « des hommes libres par leur métier ».

 Le travail devient là un art de faire, un art de vivre (le travail préparatoire au chef d’œuvre n’étant pas le moins important dans la réalisation finale ; le travail comme chemin pour devenir un homme fini (au sens abouti). L’aspirant compagnon est d’ailleurs guidé par son engagement : faire de sa vie un chef d’œuvre, une vie de paix de travail et d’étude où le travail façonne l’homme autant que l’homme façonne le travail qu’il effectue et transmet.

  • L’homme de l’art : celui qui détient le savoir technique et qui l’utilise pour le bien de tous et dont il tire sa rémunération mais ce n’est pas la rémunération qui est l’élément essentiel de celui qui travaille alors, c’est l’œuvre, l’artisan qui l’accomplit, le travailleur qui la réalise. Le travail alors apparait bien comme porteur d’identité pour le travailleur. Il est noblesse et richesse manuelle, intellectuelle et du cœur. Car le travail vu du côté des compagnons participe à la construction d’un homme complet et non seulement d’un travailleur capable d’exercer une action sur la matière. Le travail manuel y est vu comme ayant un caractère sacré car il unit la main et la pensée, façonne l’homme et le fait participer à sa propre Création. Il est source de joie et d’équilibre. « Le Compagnon fini est l’homme dont la conscience est ouverte à l’homme ». Le travail a permis à l’homme de devenir ce qu’il est et de dépasser par le chemin parcouru sa condition de mortel car son œuvre lui survivra à jamais.

2/Vivre pour travailler ou travailler pour vivre : lorsque le travail devient marchandise

 

Lorsque la valeur travail est présentée, elle apparait au premier abord comme un moyen par lequel l’homme trouve sa place au sein du monde et façonne son environnement par l’action qu’il produit.

Ainsi, est-il fondé de dire qu’en travaillant, l’homme transforme la nature, se transforme lui-même et modélise son rapport aux autres hommes. De même, travailler peut donc être vu comme le fait pour l’homme de créer les conditions et les instruments qui vont lui permettre de subvenir à ses besoins. Le travail a donc pour objet et comme but de subvenir aux besoins vitaux de l’individu. Bergson l’énonce lorsqu’il souligne « d’une manière générale, le travail humain consiste à créer l’utilité ».

L’homme travaille pour combler un manque et le premier de ces manques est celui que crée le besoin physique. Pour combler le manque de nourriture, il est nécessaire d’agir et de travailler. Cette approche trouve sa source dans les Sociétés primitives. Le travail « aliéné » apparait avec la disparition de ce type de Société. On ne travaille plus pour soi-même mais pour autrui.

Dans cette optique, Marx définit le travail comme une activité spécifiquement humaine, consciente et volontaire par laquelle non seulement il agit sur la nature pour satisfaire ses besoins, mais grâce à laquelle il « modifie sa propre nature », mais également comment il se réalise en tant que qu’homme.

Mais qu’en est-il lorsque le travail en vient à ne plus se limiter qu’à la capacité de l’homme à vendre sa force de travail. Le travail devient alors une marchandise que certains mieux lotis de par leur origine sociale, leurs capacités à prendre des risques, leur plus grande confiance en eux, ou quelles qu’en soient les causes originelles, vont acheter au meilleur cout pour l’utiliser à la réalisation de leurs propres desseins.

La révolution industrielle au XIXème siècle, puis très vite derrière l’avancement d’une économie de marché dominée par le capitalisme, vont rapidement transformer le travailleur qui détenait la plupart du temps la maitrise de son ouvrage et donc sa liberté par rapport à sa vie, en un individu aliéné au service d’un système qui le dépasse et qui en même temps bouleverse considérablement son mode de vie.

Avec l’avènement des progrès techniques au XIXème siècle, les campagnes découvrent que les paysans qui vivaient, certes chichement mais sans dépendre de qui que ce soit, si ce n’est de la nature et de leur capacité à travailler pour la transformer, la quitte en masse pour rejoindre les usines qui « embauchent des bras en ville ». L’exode rural modifie la physionomie de la ruralité, fait miroiter un avenir meilleur à des hommes, des femmes, des enfants que la terre ne nourrit pas toujours régulièrement et qui n’offre généralement pas plus que le strict nécessaire. La vie y est simple et prosaïque. L’usine, c’est la promesse d’un avenir meilleur, l’idée que le futur sera plus sécurisé et que l’usine comblera d’une certaine manière tous les besoins inassouvis.

C’est bien en quelque sorte ce qui va se passer. Les paysans découvriront la vérité nue en s’installant en ville et en commençant à rentrer dans la dure vie à laquelle les ouvriers d’usine sont destinés.

 Mais il faut bien manger et repartir là dont l’on venait ne peut tout simplement pas s’envisager généralement tout a été vendu pour le grand départ, et revenir reviendrait perdre la face et montrer a ceux qui sont rester combien on s’était trompés.

C’est la dure histoire de ceux qui vont venir alimenter les chaines de production des usines de la grande révolution industrielle.

Le capitalisme naissant et dont le développement sera constant donne à cette époque naissance à celui que certains auteurs appelleront « l’Homo Economicus ». Il façonne un travailleur dont la finalité est de travailler (généralement d’une manière standardisée, sans véritable technicité et à des taches binaires) pour gagner de quoi assurer ses besoins vitaux mais au-delà d’être en capacité de consommer un peu plus que le strict nécessaire. C’est bien là que la machine s’emballe et que le schéma social se modifie considérablement. L’homme parvient par le travail, certes intéressant dans ce type d’environnement, peu pou pas épanouissement et qui ne lui permet pas de s’humaniser vraiment, de quoi se nourrir, se vêtir, se loger décemment mais aussi de consommer ce que finalement il contribue à produire.

Difficile alors quand on a commencé à consommer de renoncer à ce petit plus qui devient finalement presque plus important que la satisfaction des besoins essentiels car ceux-ci une fois comblés ne semblent n’avoir jamais verticalement posés problèmes.

Le capitalisme réussit le défi de « fidéliser « sa main d’œuvre dans son mode de travail abrutissant en lui faisant miroiter un nouvel avenir dont il faut rêver. Car ce futur édicte des règles communautaires, il faut consommer car consommer permet de faire partie de cette communauté par laquelle l’homme nouveau se sent vivant. Celui qui achète, celui qui consomme, celui qui possède. La possession matérielle (mobilier, véhicule, électro-ménager…) prend le pas sur les valeurs (liberté, travail épanouissement, transmission de savoir) car la consommation laisse penser que cette consommation peut être un moyen de sortir de sa condition et d’accéder à une classe sociale supérieure (ouvriers versus petite bourgeoisie).

L’enjeu est essentiel pour le patronat car il a plus que jamais à cette époque besoin de forces de travail à acheter. Il doit donc être en capacité non seulement de conserver ceux qui ont rejoint les usines mais d’en faire venir d’autres. Le « miroir aux alouettes « de la consommation s’inscrit dans cette dynamique sociale ou le désir de possession matérielle va servir les intérêts d’une classe sociale qui finira par exploiter pendant des décennies des individus, ceux qui n’auront pas saisi, qu’en pensant accéder à une forme de liberté (celle que procure l’argent régulier dépendant à la paie mensuelle et du travail fixe), ils ont en fait perdu la liberté d’être eux-mêmes les propres artisans de leur travail et donc de leur vie.

Est aliéné le prolétaire dépossédé du sens de ses actes, celui qui va se retrouver instrumentalisé par la division du travail comme cela apparaîtra dans le taylorisme et avec le Fordisme dans les années 1914/ 1915 aux Etats-Unis. À cette époque, où la mécanisation du travail engendre une standardisation à l’extrême du geste manuel, défait tous liens avec la pensée puisqu’il s’agit finalement d’obtenir du travailleur qu’il intègre mécaniquement une sorte d’action binaire répétée à l’infini. Cela fait de lui plus un robot qu’un homme à part entière.

Dans le salariat poussé à son extrême, c’est-à-dire qu’il s’inscrit dans le cadre de l’interchangeabilité des salariés, de la standardisation des tâches confiées, dans la limitation de la fonction à des gestes simplifiés. Il ne nécessite alors aucune technicité ni expertise, si ce n’est celle d’être en capacité de maintenir une cadence dans la répétition abrutissante d’un mouvement cyclique. Le travailleur perd son identité dans ce monde.

Il vend sa force de travail au capital ainsi que de fait sa propre vie devenue une marchandise

A titre d’exemple, on rappela les corons qui naissent avec la révolution industrielle où les mineurs étaient regroupés en quartiers et logés des maisons appartenant généralement aux sociétés industrielles qui les employaient à proximité de la fosse. Bien sûr cela représentait à une époque d’épidémie, un progrès sanitaire pour les ouvriers, mais cela permettait aussi de maintenir, par un semblant de vie communautaire, les travailleurs sous la coupe de ceux qui détenaient les moyens de production. De même les « villes entreprises » Ford où les salariés des usines pouvaient vivre, se distraire, travailler dans un seul et même lieu devenu le lieu de vie et qu’il était effectivement difficile de quitter puisque présentant évidemment des avantages. Mais cela avait aussi un prix, les ouvriers devaient être mariés, entretenir parfaitement leur jardin et leur logement, ne pas fumer, ne pas boire …pour espérer bénéficier des emplois aux salaires volontairement supérieurs à la moyenne nationale pour éviter le turn-over trop important. Leur vie toute entière et pas seulement leur travail devait suivre les diktats de l’employeur. Aujourd’hui Détroit, capitale de Motor city est devenue une ville fantôme, ravagée par le chômage généré par la délocalisation des chaines de montages. (Cf. sur l’histoire Détroit aujourd’hui « Il était une ville » Thomas B. Reverdy)

On peut dire que dans ce contexte, l’homme se trouve assujetti par le travail et qu’il perd sa vie, qu’il consomme son existence dans une succession d’actions dénaturalisantes qui ne peuvent que l’emmener vers la perte de son identité. Il peut être intéressant de noter qu’encore aujourd’hui, lorsque l’on parle des salariés d’une entreprise quels que soient leurs qualifications, positionnement ou statut dans l’entreprise, le terme usuel est « ressources humaines ». L’homme est donc considéré comme une ressource à laquelle on fait appel pour réaliser les attendus de l’entreprise. Il y a les ressources minières, les ressources naturelles, les ressources financières et les ressources humaines. La ressource humaine est bien donc quelque chose qui contribue à la production, « ce à quoi on a recours, ce qui peut fournir ce dont on a besoin » et spécialement « le moyen qu’offre une chose par son usage ». Kant avait déjà mis en garde contre cette manière de considérer l’homme, et l’homme au travail, en énonçant qu’il faut « Ne jamais traiter autrui comme un moyen mais toujours comme une fin »

L’homme par ce mode de travail a été et s’est de lui-même par son acceptation tacite ou incontournable « chosifié », il est devenu une chose qui par l’usage que le capital va en faire permettra de devenir un moyen contribuant à la production d’une œuvre qui lui échappera totalement. D’où la naissance de ceux que Marx appellera les prolétaires (du latin proletarius, « citoyen romain pauvre qui ne compte aux yeux de l’Etat que par ses enfants « dérivé de proles « descendance » et de pro et alere « nourrir » devenue par analogie « personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée. » Cette définition se complète par une dernière acception qui précise que par analogie, à l’époque contemporaine, le mot prolétaire désigne « une personne qui ne possède plus ses savoirs desquelles elle a été dépossédée par l’utilisation d’une technique (savoir-faire, savoir vivre, savoir penser) ».

Selon Kouvelakis, « l’obligation pour le prolétaire de vendre sa force de travail n’est pas le résultat d’un processus naturel, mais bien d’une lutte sanguinaire entre deux classes sociales ».

Dans ce contexte, le travail n’a plus « valeur » mais simplement « prix ». La valeur travail devient de fait purement économique et déconnectée du lien qui la reliait au concept d’activité personnelle (aliénation = a-lien signifiant la perte du lien). Il est impératif selon le modèle capitaliste tel que décrit par Marx qu’il puisse obtenir cette marchandise à un moindre coût. De plus, la valeur de la marchandise « force de travail » n’est pas une grandeur facile à cerner. La qualité de la reproduction de cette force de travail n’est pas seulement liée à son état physique et à sa capacité à l’utiliser au service de celui qui l’emploie.

Elle inclut également sa disponibilité à travailler, sa capacité à se former le cas échéant, sa capacité à accepter la discipline qui lui est imposée par son positionnement.

  1. Vivre sa vie en la gagnant

 

1/Le travail comme relation primordiale de l’homme à la nature

 Cette conception du travail comme relation primordiale de l’homme à la nature était déjà présente dans la conception hégélienne du désir. Le désir est une caractéristique du vivant et tout organisme vivant désire être tout comme il désire ce qui n’est pas lui pour être.

Pour Hannah Arendt, le travail est corrélatif au cycle biologique de la vie. Le travail est donc immergé dans la nature. Il correspond en quelque sorte à la condition d’Etre vivant et constitue le préalable de toute activité.

L’œuvre se distingue du travail lorsque le travail qui mène à la l’œuvre permet l’édification d’un monde non naturel fait pour durer et non des produits de consommation. Dans ce cadre, et alors que le travail correspond bien à la condition d’Etre vivant, l’œuvre va correspondre à la condition d’appartenance au monde. Les objets réalisés par l’homme seront donc la condition indispensable à la durabilité du monde. Œuvrer au contraire de travailler consiste donc à instaurer un cadre humanisé qui dépasse la vie de l’homme, qui magnifie donc la condition humaine, car perdurant à l’existence même du travailleur. L’œuvre est trace du passage de l’homme sur terre et mémoire de son action sur la nature, pont jeté entre ses prédécesseurs et leurs œuvres et ceux qui lui succèderont et poursuivront son action.

L’œuvre contrairement au travail qui est indéfini puisqu’il se répète à l’infini, connait un début et une fin. La temporalité de l’œuvre n’est pas cyclique mais elle distingue un passé, un présent et un futur. Elle suppose un projet, qui s’achèvera dans un objet qui possèdera une certaine durée, sa propre existence, indépendante de l’acte qui le produit. L’œuvre agit sur la nature que d’une certaine manière elle soumet pour en extraire l’essence humanisée. Par ce biais, l’homme domptant la nature et l’estropiant fait apparaitre en lui-même tout ce qu’il recèle d’humanité. L’œuvre dispose autour de l’homme un monde stable qui deviendra le modèle de l’objectivité du monde. L’homo Economicus, qui travaille et consomme indéfiniment selon un modèle qui se répète, s’oppose ici à l’Homo Faber qui est l’homme de la maîtrise, celui qui impose sa marque sur le monde, sa volonté à la nature.

2/Le travail comme moyen d’acquérir une reconnaissance sociale et l’épanouissement humain

Le travail doit être envisagé comme « actualisation » (agir revenant à actualiser pour faire : Fact et Act).

L’homme acquiert au travail du travail une identité professionnelle, il s’inscrit dans la Société avec une place qui lui est attribué par le biais de sa fonction et de la contribution qu’il apporte au monde, en exerçant au sein d’une structure dédiée (généralement l’entreprise) ses capacités manuelles ou intellectuelles à transformer la nature.

Au-delà de l’identité sociale que l’homme acquiert par le fait de travailler et d’être rémunéré pour cela, il est question dans le travail de la propre réalisation de l’homme. Le travail permet à l’homme de s’extraire de sa condition initiale et de s’élever par la participation à un collectif composé des individus qui, comme lui, concurrent à la production et à la transformation dans un environnement. Ce collectif lui renvoie des signaux qui vont lui permettre d’affirmer sa place dans cette communauté et donc de se sentir rattaché à un ensemble dont il partagera les codes, les us et les manières de vivre en général. Cette appartenance sera à la fois sécurisante car l’isolement est difficile à accepter pour l’homme et elle valide en même temps le fait que le choix de vendre sa force de travail, de se marchandiser, est en définitive une bonne solution. Cela évite à l’homme de se poser des questions dont les réponses pourraient être dérangeantes, car remettant potentiellement en cause un choix qu’il a fait pour ne plus avoir à s’inquiéter de son avenir immédiat. Il va pouvoir consommer de manière régulière sans se demander pourquoi cette consommation n’apporte jamais la satisfaction espérée.

De fait, le travail permet bien d’acquérir cette reconnaissance sociale qui se marque généralement par les questions usuelles (« et toi tu fais quoi dans la vie, «  tu travailles chez qui, pour qui ? »), et les effets miroirs inversés (à l’égard des chômeurs, « quelqu’un qui veut vraiment travailler finit toujours par trouver un travail, s’il n’en trouve pas, c’est qu’il n’en veut pas » ; « s’il a perdu son job, il y a bien une raison », «  je ne comprends pas comment il peut se contenter du RSA, ne rien avoir à faire de la journée, moi je ne pourrai pas .. »).

La norme sociale est donc extrêmement forte pour contraindre l’homme à intégrer le système et le marché de l’emploi et faire montrer du doigt celui qui par contrainte ou choix s’en extrait. Même l’Etat participe à cette réécriture d’une histoire qui pourrait fonctionner différemment. Les mères qui font le choix de ne pas travailler pour l’entreprise et donc de ne pas être rémunérés doivent inscrire « sans profession » quand il s’agit de compléter leur statut. Ces mêmes femmes qui font office non seulement de mères, mais de professeur, médecin, chauffeur, réparateur en tous genre, couturier, psychologue, cuisinier… sont considérés par la Société comme inactive car ne contribuant pas au PIB du fait d’une activité non directement rémunérée. Pourtant si l’on devait employer toutes les personnes dont elles assurent les fonctions pour leur famille, la rémunération serait bien conséquente.

Le paradoxe est que l’épanouissement humain et la réalisation de soi ne passe par le travail qu’au travers de l’accès qu’il procure à la consommation et par le statut directement lié à l’argent qui rétribue la force de travail vendue. On est loin de la réalisation de soi par la création de l’œuvre, objet dont la maitrise acquise par la transmission et l’acquisition de savoirs, permet d’assurer un ancrage dans le temps et le monde au-delà de la simple temporalité de la vie humaine. Or, le véritable problème de nos Sociétés est que les valeurs actuelles sont systémiques c’est-à-dire qu’elles sont suscitées et stimulées par le système et en retour elles contribuent à le renforcer.

3/Vers un état de dépendance au travail : du moyen de subsistance à la surconsommation, de l’ épanouissement personnel au « workaholisme »

L’homme travaille au départ pour assouvir ses besoins vitaux, faim, soif, chaleur. Or ceux-ci se renouvellent perpétuellement d’où l’idée énoncée ci-avant que le travail ne connaisse pas de fin.

Il y a ce principe de cycle sans fin où ce qui est produit doit être immédiatement consommé.

Cela revient donc à dire que l’homme travaille au départ pour survivre, ensuite pour vivre, puis pour consommer et enfin pour surconsommer. En effet, la quête d’assouvissement à laquelle l’homme au travail se voue ne se résout jamais car elle est intrinsèquement liée au désir, désir de possession matérielle, désir de paraitre, désir d’ascension sociale, désir que la jouissance temporaire de possession ou d’atteinte de l’objet du désir en question ne fait que propulser vers un autre désir à assouvir. Il n’y a donc pas de fin à cette soif de consommation qui conduit à réduire le travail à la seule valeur qu’il engendre c’est à dire l’argent.

L’argent qui permet la consommation, la surconsommation et qui permet aussi de définir l’homme au sein de ses semblables. L’homme riche qui travaille a une position sociale enviable et donne envie à ceux qui travaille mais ne gagne a autant de le rejoindre dans l’accession à ce désir de paraitre (« travailler plus pour gagner plus »). Mais pour autant le travail ramené au concept de générateur de revenus conserve-t-il son caractère épanouissant pour l’homme, telle est la question qui peut se poser. Effectivement, le marché s’emballe confronté à cette frénésie de consommation et de désirs dont chacun croit à tort qu’ils seront comblé par la possession de l’agent découlant du travail effectué. Puisque chacun est prêt à faire tous les sacrifices pour travailler et gagner le maximum d’argent, le marché s’adapte face à cette « main d’œuvre » qui n’a plus d’œuvre que le nom. Car derrière cette vente de force de travail se profile se profile un monde où la pression augmente à chaque instant, où les syndromes d’épuisement professionnels (burn-out) et suicides sur les liens de travail se multiplient sans que la société ne remette véritablement en question ce qui génèrent ces conséquences et actes extrêmes. (Cf. les suicides en cascades sur le lieu de travail, notamment les cas France Télécoms/Orange, au Technocentre de Renault et en milieu hospitalier aujourd’hui.)

Les chômeurs se sentent à la marge et excluent d’un monde où seuls ceux qui produisent (et sont rémunérés pour cela) ont une place. Un long processus de deshumanisation se met en place à leur égard et l’absence de travail devient un stigmate honteux qui les placent dans une catégorie d’individus dont la place est contestable (à l’opposé du surhomme de Nietzsche). Il n’y a pas de place pour ceux qui ne participent pas à la grande roue du travail « (je travaille, je consomme, je travaille, je surconsomme » = « rat race »).

Le système capitaliste ne peut cependant qu’aller dans le sens de cette logique car si l’on rejette cette logique consumériste en décidant par exemple que les hommes travaillent moins, voire plus du tout pour certains-  pour permettre à ceux qui ne peuvent pas travailler faute de travail, ou pour se libérer du temps pour se consacrer à des activités épanouissantes au lieu d’un travail harassant et pénible ou pressurisant- cela aura pour conséquence de déséquilibrer le système économique sur lesquels sont bâties nos sociétés.

Moins de consommations, moins de besoins de biens de consommation, moins de besoins de forces de production, moins de chiffre d’affaires, moins d’entreprises, moins de salariés.

Cependant des voix s’élèvent vers ce qui est appelé aujourd’hui « décroissance » et qui a pour corolaire une nouvelle manière d’appréhender la relation de l’homme au travail, d’une manière plus équilibrée, plus respectueuse des besoins des uns et des autres et d’une qualité de vie à retrouver et même parfois à inventer. Le mouvement des colibris de Pierre Rabhi « du Sahara aux Cévennes : itinéraire d’un homme au service de ma Terre–Mère » participe à cette démarche, de même que la plupart des mouvements altermondialistes, un projet de Société fondée cette fois sur la qualité et non plus sur la quantité et donc nécessairement une vision du travail à repenser totalement. Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs de la Société de décroissance n’avait-il pas fixé en 1981 comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour ?

Conclusion 

Perdre sa vie à la gagner est une constante de nos sociétés capitalistes où la place de chacun est dictée par sa fonction rémunérée dans la Société. Jusqu’à il y a peu, hormis la période libertaire post soixante-huitarde, la question ne soulevait pas de véritables interrogations ni remise en cause. Il n’y a pas de vie possible sans argent donc travailler pour en gagner est le moyen le plus évident d’y parvenir, le travail même dépourvu de sens, se cherche et se garde. Qu’importe s’il dévore la vie pour ne laisser à l’Homme qu’une place infime dans l’existence du salarié. Les choses aujourd’hui sont différentes et les aspirations ont évolué, la génération Y et Z ont vu leurs parents perdre des postes chèrement « gagné » et de découvert que la reconnaissance professionnelle est souvent un leurre en entreprise. Ils ont compris que le monde fondé sur le libre échange sans solidarité, sans écologie, sans préservation de la planète et de l’humain et sans transmission de valeurs allait s’écraser dans le mur des révolutions manquées. Cette génération, la nôtre, a soif d’absolu et de défi, aspire au bien commun et au renouvellement des modèles, veut recréer un monde où chacun, travailleur ou non, aura sa place. Un monde où, pourquoi pas, le revenu universel permettra à tous d’assurer sa fonction et de faire son « œuvre » dans un Société où l’argent ne sera pas inévitablement le vecteur universel. Thomas More avait déjà au XVIème siècle eu l’idée de ce revenu de citoyenneté fondée sur l’utilité sociale de chacun, qui redonnerait le choix à tous de la place qui lui revient dans la création de richesse sociale commune. Ponctuellement, l’idée réapparait dans notre XXIème siècle, d’autant plus dans la prospective d’un avènement d’une intelligence artificielle qui entrainera nécessairement une refondation totale de la place du travail dans la vie de l’humain.

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