Lettre à Émile

Mon Cher Émile,

Oui oui, c’est bien à toi que j’écris aujourd’hui. Ne t’en fais pas, je sais que tu es mort depuis déjà de longues années et je ne souhaite en aucun cas t’importuner dans ton sommeil éternel. D’ailleurs, j’espère que tout va bien pour toi du coté du Panthéon et que les camarades qui partagent ta terre sont calmes et ne ronflent pas.
Je voulais seulement te remercier. Pourquoi me diras-tu ? J’y viens….
Souvent je me suis dit que j’étais prisonnière d’une autre époque. Prisonnière d’un temps hors du temps. J’aurai tant aimé vivre à un autre moment que ce XXIème siècle. Au Moyen-Age, à la Renaissance, à la cour du Roi de France, en Egypte avec Champollion ou encore à la découverte de la pierre philosophale avec Nicolas Flamel…
Mais par dessus-tout, j’aurai voulu vivre à ton époque.
En 1860, tu avais 20 ans, comme moi.
J’aurai voulu te connaître à ce moment ci. Fort, intelligent et travailleur, tu n’avais même pas le bac que tu voulais vivre de ton écriture. Tu n’as pas reculé, tu t’es battu, tu as continué pour être reconnu. Tu es mon inspiration.
Parfois je veux tout abandonner et je me dis que si tu avais baissé les bras, jamais tu ne serai devenu celui qui restes dans nos mémoires.
La première fois que je t’ai rencontré, c’était sur les bancs du lycée. Ton « Assommoir » était l’oeuvre choisie par notre professeur. Je suis tombée en amour de tes mots. Quelle justesse, quelle acuité. Quelle force, quel esprit.
J’avais envie de frapper Lantier lorsqu’il s’est enfui avec cette Adèle. Quel mari, quel amant, quel amour peut faire cela ? Que j’étais triste pour Gervaise. Heureusement, Coupeau est arrivé très rapidement après cette séparation et j’ai été séduite par ses mots, sa tendresse. Je n’aurai pensé qu’il puisse s’enfoncer plus tard dans l’alcool. J’ai pleuré en lisant la pauvre petite Lalie mourir sous les coups de son père. J’ai fantasmé (je peux l’avouer maintenant, ce n’est que toi) sur les muscles saillants de Goujet qui travaillait le fer. J’aurai aimé que Gervaise brûle d’amour et de désir pour cet homme qui aurait pu prendre soin d’elle comme elle le méritait. Une déception. J’étais pétrifiée de terreur lorsque Coupeau est mort de sa crise de délire à l’hôpital. J’ai pleuré lorsqu’on a retrouvé Gervaise, morte, sous l’escalier. Victime parmi les victimes.
Ensuite il y a eu la Bête Humaine. L’un de mes premiers thrillers… et d’époque ! Pas moins de deux viols, deux catastrophes, deux suscites, plusieurs meurtres… Un roman noir comme je les aime. Quelle passion entre Séverine et Jacques… et quelle fin ! Vraiment tu as l’art de tout faire exploser à la dernière minute.
Au bonheur des Dames … Denise, petite Denise. Elle semble si naïve, je me demande de qui tu as pu t’inspirer pour ce personnage-ci. Est-ce pour elle que ta fille porte ce prénom ?
Thérese Raquin, mon dieu Thèrese et Laurent. La première partie de ton oeuvre m’a ouvert la porte à un monde encore inconnu. L’amour, l’amant. La passion, la découverte de l’autre. Les secrets. Et ce pauvre Camille, ce mauvais bougre, mort au nom d’une passion qui n’a même pas pu être consommé après l’acte. Si seulement tu ne l’avais pas épousé….
Nana : quelle femme ! Une gourgandine peut-être aux yeux de certains, mais une VRAIE femme qui sait ce qu’elle veut ! J’aime son indépendance et sa fierté.  Une page d’amour petite parenthèse de douceur ? C’est mal te connaitre… Tu nous montres toujours les maux, les vices de nos congénères…  Il y a Germinal aussi bien entendu. Revolte. Le peuple sort. Affronte. Vive la France.
On raconte que tu t’es inspiré de ton ami d’enfance Paul Cézanne pour écrire L’Oeuvre… Est ce vrai ?
Tu sais que je tenais tant à mieux te connaitre que j’ai emprunté à mon grand-père la biographie qu’Henri Troyat a écrit de toi…. J’ai dévoré chaque page avec délectation. C’est si beau. Quelle vie tu as eu. Oh, j’ai pleuré à ta mort… Un accident stupide, j’étais triste de lire les mots de l’auteur. En refermant cet ouvrage, j’ai eu le sentiment de te connaitre encore mieux.
Oh mais je vois l’heure tourner et dois ainsi conclure… Pardonne moi pour cette fin rapide, je ne dispose que de vingt minutes pour écrite cette lettre. Et ensuite ? Et bien je vais écrire, encore. Mais pour quelqu’un d’autre…
Je t’embrasse et te remercie pour avoir accompagné mes soirées solitaires, où mes camarades boudaient tes longues descriptions que j’adorai, où la solitude s’étalait en moi pour ne plus repartir, où mon seul compagnon était toi, tes livres et tes personnages.
Beaucoup d’émotion à ta lecture. J’aurai tout donner pour te rencontrer.
À bientôt, je l’espère.
Adélaïde
Ps :
«  Prends garde… On en meurt » ; voilà les mots que ton personnage d’Adélaïde, aïeule de ta famille des Rougon Macquart a prononcé en apprenant l’amour de ton petit-fils avec cette jeune Miete… Penses-tu qu’on puisse mourir d’amour ?
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