Nouvelle / Entre nos deux parenthèses – Le Grand Émile

À moitié étendu sur son modeste matelas, il relit les célèbres Contemplations de Victor Hugo en écoutant pour la énième fois I got a woman de Ray Charles. Plutôt amusant ce choix de chanson car dans sa cellule point de woman mais cinq autres hommes. Prisonniers eux aussi.

Brun, la trentaine, il est d’une nature timide et calme. Toujours impeccablement coiffé jusqu’à sa fine moustache parfaitement taillée, on peut dire de lui qu’il est le digne archétype de l’écrivain toujours prêt à dégainer son stylo… ou son esprit.

Son nom ? Émile de Saint Germain. Mais ici, au Centre Pénitencier de Fresnes, on l’appelle Détenu SC-25710. Qu’importe son nom, ses origines ou sa profession et bien qu’il semble tout droit sorti d’une autre époque, il est ici considéré comme un numéro, semblable à chaque criminel.

Il n’a aucune idée de l’heure qu’il est mais il sait qu’aujourd’hui, c’est le jour des visites. La plupart de ses camarades sont excités, un murmure assourdissant laisse entendre quelques phrases.

« Ça va mes ch’veux, j’fais pas trop vieux ? Elle m’a promis qu’elle l’serait là aujourd’hui »

« J’espère que mon p’tit gars va venir avec sa mère, ça fait six mois que j’l’ai pas vu… »

« T’façon elle m’a d’ja remplacé, qui voudrait d’un taulard pour mec »

Et puis certains se taisent. Résignés, ils savent que personne ne viendra les voir. Ni aujourd’hui, ni jamais. Pour eux, le jour de visite c’est une torture psychologique. C’est encore plus dur que s’ils étaient envoyé au « trou », l’Unité Surveillée… Certains sont là depuis plus de vingt ans et personne n’est jamais venu les voir. Alors ils se consolent autrement, certains se plongent dans un puissant mutisme, d’autres inspirent la terreur chez les autres en les martyrisant… À chacun sa technique pour s’échapper de l’enfer de Fresnes.

Émile aime la promenade, il s’y évade. Avec le mois de juin qui commence, sentir la brise légère de l’été sur son visage lui procure une sensation de bien-être toute nouvelle depuis son incarcération.

Au milieu de la cour, un citronnier a été planté. Sa silhouette irrégulière et touffue mesure au moins six mètres de haut, Émile a l’impression qu’il dépasse les murs de cette prison pour pouvoir respirer. Chose que lui ne peut faire. Il en a fait son QG et personne ne vient le déranger. Il ne correspond pas aux critères nécessaires pour être accepté en prison, on l’appelle « l’intellectuel » et même les hommes politiques et les blanchisseurs d’argent refuse de l’approcher. Quelle ironie.

Il a assisté depuis quelques semaines à l’émergence des fleurs du citronnier. Au début il y avait seulement les rameaux, plus ou moins épineux selon les branches et aujourd’hui, l’odorante floraison débute enfin. C’est une naissance pour ces bourgeons qui éclosent enfin, après la froideur de l’hiver. Et c’est une renaissance pour lui… Ça lui évite de complètement s’oublier. Oui, ça lui fait du bien. Il profite de ces instants de bonheur, enfermé, mais à l’air libre, qui lui permettent de s’aérer l’esprit et de penser à autre chose que son destin atrophié par une erreur de jugement. Mais déjà la cloche du rassemblement résonne.

Retourne dans ta cellule mon ami, ton petit bonheur du jour est terminé…

~

« Détenu, t’as d’la visite » Il n’attend pourtant personne.

Émile suit le gardien-chef et arrive au parloir. Une femme est là, derrière la vitre. Elle lui sourit et place le téléphone contre son oreille, l’attendant. Le gardien Patrick le fait s’assoir face à elle, et en partant lui glisse d’un rire gras :

« Hey t’as d’la veine, elle est bonne ! »

C’est vrai qu’elle est superbe, cette femme, avec ses boucles rousses et son tailleur vert. Légèrement intimidé, il attrape à son tour le téléphone.

« Bonjour ! » dit-elle. Sa voix est douce et claire.  Elle lui est très agréable.  « Je suis contente de vous voir »

« Bonjour… » Il l’a déjà vu oui, mais où ? « Navré mais… qui êtes-vous ? »

« J’aurai dû m’annoncer, pardonnez-moi… Je m’appelle Élise Delerbe, je suis écrivain, journaliste et professeur agrégée à l’Université de la Sorbonne. Depuis quelques mois maintenant, j’anime bénévolement l’Atelier d’Ecriture Créative du samedi matin de votre établissement. J’ai été particulièrement surprise, et séduite, je vous l’avoue, par la douceur et l’élégance de votre plume, notamment sur votre texte « L’oiseau et moi ». Votre profil m’a intrigué tant il dépasse les stéréotypes des hommes emprisonnés tel qu’on peut les imaginer… »

Elle le regardait, ses sourcils haussés, ses beaux yeux verts écarquillés et elle triturait ses mains nerveusement. De stress ? Ou d’impatience peut-être.

Émile avait écouté ce petit monologue légèrement maladroit. Elle continuait.

« Je comprends que vous ne vouliez pas m’en dire plus, mais comme je vous ai dit, j’aimerai vraiment apprendre à vous connaitre. Est-ce que je peux vous demander de me raconter votre histoire ? Encore une fois, je ne suis pas ici pour la presse à scandale, loin de là … mais vous m’intriguez, j’aimerai en savoir plus sur vous… »

Elle insista ainsi pendant quelques minutes, avant qu’Émile se décide à lui raconter son histoire. Qu’à t-il à perdre maintenant ? Il est déjà en enfer.

« La légende raconte que ma famille, la famille de Saint Germain, descend directement des Balzac. Mon père, patriarche destructeur, écrit sous le nom de Pierre-Marie de Saint Germain. Oui je sais. Bien sûr que vous le connaissez. Il est à ce jour l’écrivain français le plus connu et reconnu de sa profession… et le mieux payé. Bien entendu, il n’a de cesse d’alimenter les rumeurs concernant notre possible lien de parenté avec la famille Balzac du temps où elle vivait encore sous ce nom. Écrivain à succès, journaliste éponyme et membre de l’Académie Française, vous devez penser que vivre sous le même toit que lui ne pouvait être qu’une bénédiction. Désole de vous décevoir… Après avoir lentement détruit toute forme de vie sur ma pauvre mère aujourd’hui internée à Saint-Anne, il s’est attaqué à mon frère ainé Ambroise. Nous l’avons enterré il y a quelques mois. Suicide. Le prochain sur la liste était donc le benjamin, Émile. Moi-même, chère Madame. »

Élise écoutait, absorbée. Elle ne pouvait pas détacher ses yeux de cet homme si pur, si beau. Comme un brin d’herbe au milieu d’un no-mans-land, comme une petite étoile forte et lumineuse au centre du cosmos, il semblait briller de sa présence. Il n’avait pas l’air d’être dangereux pourtant… Quels choix avait-t-il fait pour se retrouver dans une situation pareille ?

« Vous me complimentez sur mon style d’écriture et je vous remercie. Je ne pense pourtant pas que j’y suis pour quelque chose, comme nous disons souvent : bon sang ne saurai mentir. Je suis né dans une famille de littéraire. J’ai appris à lire à cinq ans, lu mes premiers romans policiers à six ans et à huit ans je dévorai les biographies politiques et les romans sociétaux à l’âge où mes camarades découvraient la Bibliothèque Rose. J’ai bien entendu suivi un cursus littéraire, fait des études de lettres, obtenu un doctorat et fait publier mon mémoire et ma thèse. »

Émile laisse passer un petit temps avant de continuer. Il parait intimidé. Presque inquiet de la réaction de ce petit bout de femme qui a l’air si forte, si fière d’elle-même. Elle l’encourage d’un sourire.

 « Continuez… Je ne vais pas vous manger voyons ! »

« Et bien, depuis que je suis petit, écrire ne me correspond pas. Vous imaginez, dans ma famille… ne pas aimer écrire ! Ce que j’aime, c’est la musique…Enfin, à ce stade-ci, adorer serait un mot plus approprié. La musique, son rythme, ses couleurs, ses sentiments, fait partie de moi. »

Silence. La musique ? Mais pourquoi ? Quand on a un don comme celui-ci pourquoi le gâcher dans autre chose ? Il écrit si bien, il s’exprime si bien… 

Émile respectait le silence d’Élise, il avait vu cette réaction des dizaines de fois. Les gens se taisent, ne comprennent pas. Ils pensent tout haut.

« Mais enfin c’est ridicule !» / « Il serait notre nouveau Molière et au lieu de ça il va taper dans ses mains et chanter, vraiment c’est n’importe quoi » / « Non mais où sont les parents, voilà la vraie question ! »

Alors il reprit doucement.

« Vous savez Élise, je sais ce que vous pensez. Croyez-moi, j’ai eu cet échange de nombreuses fois. Des membres de ma famille, des professeurs, des camarades, des rencontres hasardeuses…. Je sais ce que vous vous dites. Vous vous dites tous la même chose. Ne vous inquiétez pas. Je comprends. Je me permets de vous citer Marguerite Duras avec sa brillante phrase :  Ecrire, c’est hurler sans bruit. Moi Madame, je hurle en jouant. Je hurle mes émotions qui ne peuvent sortir autrement. Je hurle ma frustration, ma colère. Je hurle mon besoin d’attention, mon besoin de reconnaissance. Je hurle ma présence, je hurle mon cœur abimé qui ne demande qu’à être réparé. Je hurle ma mère, je hurle mon frère. Je hurle ma souffrance… »

 Court silence. Respiration haletée.

Élise, laisse entrer les mots en toi….

Elle s’élance maladroitement, parle vite, achève sa phrase avant même de l’avoir commencé.

« Oh vous savez, j’ai fait beaucoup d’études sur des enfants issus de famille aisée à l’époque où je faisais des reportages sur le sujet et j’ai vu de nombreuses réactions d’enfants qui décidaient de faire tout le contraire de ce à quoi leur famille les prédestinait. Tenez pour vous raconter, une fois j’ai interviewé un jeune homme qui dealait de la drogue. Et bien sachez qu’à l’époque, son père avait fait fortune dans la construction d’un centre pour toxicomane ! Quelle ironie. Parfois les enfants ont une drôle de manière de rejeter l’autorité familiale. Ah les ados ! »

Elle parle, elle parle tant. Elle parait stressée. Son rire résonne mais il n’est pas naturel.

Calme-toi, tu es ridicule…. Pourquoi fais-tu ça…

« Ce n’est pas mon cas. Je ne joue pas pour énerver mon père mais parce que c’est ce que je suis, tout simplement. » Émile a l’air agacé en répondant au quasi-monologue d’Élise.

La visite est terminée.

Puis-je te revoir ?

Oui.

Elle revient mais ils ne parlent pas de ce qu’il s’est passé lors de leur dernière rencontre. Il veut en savoir plus sur elle. Il s’attache à elle et elle s’attache à lui. Parle-moi, raconte-moi tout… Où vis tu? Qu’aimes-tu faire ? Tu as des animaux de compagnie ? Vois-tu quelqu’un ? 

Elle habite Rueil-Malmaison, avec un poisson rouge. Elle n’est pas trop animaux. Elle vit entourée de livres et de vieux vinyles qu’elle prend plaisir à écouter lorsqu’elle se met à son bureau pour écrire.

Non, je ne vois personne… 

J’en suis heureux.

~

Un jour, Élise reçoit une lettre.

Émile lui raconte ses mauvais choix. Il lui explique que son père lui a demandé de reproduire des anciens manuscrits calligraphiés datés du Moyen-Âge. C’était – soi-disant – pour offrir au grand-père d’Émile, Gustave. Il les a faits, sans mesurer la gravité si ces documents se retrouvaient entre de mauvaises mains. Son père les a vendus, secrètement bien sûr, prônant avec aplomb leur officialité. Il s’est bien entendu fait attraper par les autorités et lors de son interrogatoire, il a dénoncé son propre fils, Émile comme étant le fraudeur. Pourquoi ? Il ne le sait. Depuis ce jour, il n’a plus eu de contact avec cet homme qui n’a de commun avec lui que le sang et l’amour des mots. Il se déteste de lui avoir fait confiance, il se déteste de l’aimer encore malgré ce qu’il lui a fait. Il regrette, oh oui. Et maintenant il est ici, à Fresnes. Il demande à Élise de ne pas le juger, de le laisser se libérer en paix de ce lourd fardeau. Il lui demande d’être indulgente et de tenter de le comprendre. Il lui demande de la revoir.

~

Émile et Élise se revoient très souvent. Elle vient le voir et ils passent leur heure de visite à refaire le monde, à parler du futur, de l’après. Émile tient bon dans sa prison et s’est même lié d’amitié avec un autre détenu, un mélomane. Élise tient bon dehors sans lui. Elle l’attend.

~

Et puis un beau jour de printemps, il sort. Sa peine est purgée. Le gardien lui tend ses effets personnels laissés dix-huit mois plus tôt à ce même endroit. Son jean le serre, ses jambes ne sont plus habituées à porter autre chose que le pantalon en toile disgracieux commun à tous les prisonniers. Le gardien lui serre la main et d’un sourire, l’encourage…

« Sois heureux Émile. Et ne reviens pas. »

La porte s’ouvre. La grillage grince et se scinde pour le laisser passer cet homme redevenu libre. Le soleil, déjà haut dans le ciel l’éblouit mais la sensation est agréable car elle est synonyme de liberté, de l’ouverture d’un nouveau chapitre.

Émile s’avance dans la cour. Élise est là. Belle et sereine. Il s’approche d’elle et sans un mot, la prend dans ses bras. Ils laissent ses mains vagabonder au gré des caresses sur le dos de celle qu’il a appris à aimer au cours des derniers mois. Elle ne le repousse pas et au contraire, le serre plus fort.

Fermons à jamais ce livre prisonnier, fermons nos deux parenthèses et ouvrons-en de nouvelles. Émile et Élise.

Toi et moi. Sauvons-nous mutuellement.

Une nouvelle page se tourne.

F I N

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15 réflexions sur “Nouvelle / Entre nos deux parenthèses – Le Grand Émile

  1. Anaïs / wyllialeviosa dit :

    C’est magnifique… je suis estomaquée, tu écris vraiment bien. J’ai particulièrement appréciée ce court extrait (intérieurement j’espère une suite) j’ai hâte de te lire . Bisous ma belle 😍

    Aimé par 1 personne

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