« Les Mille Veuves » de Damien Murith – Chronique littéraire

« Elle est vagues qui chargent, elle est rochers qui tranchent, elle est marée haute qui mouche dans le sable les larmes de mille veuves elle est le grand large où un oiseau en sueur fuit la course noire des nuages, elle est vent, glace et furie, elle est la morsure cuisante du sel, le cri des hommes, trempés, gelés, clous de chairs plantés dans le bois épuisé des bateaux, et quand la brume avec sa langue de dentelle lèche les falaises nues, la voici jalousie, elle gifle, griffe et crache des algues flasques comme les cheveux verts des marins engloutis, elle est la mer, hurlante, écrasante, sa bouche immense est enflée d’écume blanche, et la mort, comme un cosaque, la talonne. »

 

20527521_1686183421394409_1333504243_n.jpg

~

À livre particulier, chronique particulière…

~

Je te lis en sentant mes cheveux s’envoler autour de mon visage, pris par la force du vent violent de la marée montante. Il sera bientôt temps pour moi de retourner sur la digue, au risque de voir mon livre se noyer dans les belles eaux de la Méditerranée. Je te lis en voyant ma peau s’assécher sous la douceur du sel qui trouve en elle une seconde maison. Je te lis avec l’odeur de la mer en doux accompagnateur, cette odeur maritime qui entre en nous et qui nous fait vibrer à notre arrivée. Cette odeur que l’on oublie en retournant à la ville mais qui revient à notre prochaine rencontre, plus forte et plus belle que jamais.  Je te lis et l’âme des poissons s’accrochant à la vie monte haut dans mon esprit et me permet de m’immerger de la plus belle des manières dans ce court mais si puissant récit.

~

Damien Murith sait me parler et m’offre, ici encore, un récit sublime. Je suis conquise une seconde fois… et j’en redemande ! Plus qu’un coup de cœur, ce livre me percute et m’emporte violemment dans son univers. J’ai retrouvé avec plaisir ce que j’avais adoré dans « La lune assassinée » (Cliquez ici pour découvrir ma chronique). Le style de l’auteur, piquant et ensorcelant est propre à lui-même et ses mots ont la douceur et la dureté des paradoxes.

Comme à son habitude, tout y est personnifié. Les objets, la nature, y sont vivants, humains.

« La main noire du ciel retient la mer, et soudain la mer s’affole, se cabre et se cogne comme une bête ferrée »

Je ressens ces mots et je les aime.

~

Ce récit, c’est celui des femmes…

« Assises devant les maisons, les femmes raccommodent les mailles déchirées des filets. Leurs doigts sont gercés ; par habitude, ils ne saignent plus. Elles parlent des hommes, de la mer, elles parlent des mains affolées qui s’agitent au bout des quais, des lèvres qu’il faut pincer car au fond de la bouche cogne la nausée des grandes peurs, des tumultes du cœur quand l’attente a le souffle de la cire et de l’encens, elles parlent, elles chantent, et leurs voix comme des brouillards s’élèvent immenses et lasses. »

….des hommes

« À présent, les hommes braillent. Ils ont le verbe haut, la voix rude des marins, celle qui d’un souffle porte jusqu’au sommet des vagues hautes comme des murailles, quand les vents se déchaînent et que la mer mord les coques. »

et d’une sorcière.

« Je suis la boiteuse, la tordue, la désarticulée ».

Elle est la voix sourde que l’on entend en tournant les pages. Elle est l’italique de l’œuvre et la rejetée de la ville. Elle est détestée, honnie, bannie. Elle incarne à elle seule la différence et le rejet.

« Mon corps est une ruine, les ronces le rongent »

Elle déteste les Hommes et les Hommes le lui rendent bien. Elle les insulte et ils la torture. Mais elle vit, désespérément, dans ce corps abimé, dans cet esprit cabossé.

~

Mais c’est surtout et avant tout, le récit de la mer. Une mer violente, agressive. Une mer qui prend et qui ne rend pas.

« Mais la mer affamée mange vos hommes, et chancelantes dans vos robes de morve, vous pleurez, vous étouffez, le noir vous ronge le visage, et puis soudain dignes, le menton dressé vers le ciel, vous dites : « Femmes de marin ! », vous dites « Mort en mer ! », et les mots s’accrochent à vos poitrines gonflées comme autant de médailles. »

~

Un homme en particulier sort du lot. « Gilles a les yeux bleus des horizons apaisés » et Mathilde l’aime désespérément. Mais Gilles est amoureux de la mer et c’est elle, inlassablement, qu’il va toujours rejoindre

« Une fois de plus, elle ose, elle dit « N’y va plus ! », et une fois de plus Gilles ne répond pas, lui tourne le dos, alors Mathilde encore : « Le travail de la terre aussi est noble ! Je t’en supplie Gilles ! Entends-moi ! » et les lames de larmes, contre le dos, contre la nuque de Gilles, se fracassent. » ; « et des nuages il pleut des reproches, et des nuages il tonne des sanglots »

Mathilde est enceinte et Gilles étouffe.

Sa mer lui manque.

Il est résigné.

La Mort ou la Vie ? Que va t’il choisir ?

~

Une plume étonnante, détonante, transcendante. Violente à certains moment.
C’est beau, c’est fort, c’est osé.
J’en suis éprise.

Que j’ai hâte de lire « Le cri du diable » et de vous en parler !

Cette oeuvre est publiée aux Éditions L’âge d’Homme.


Un petit mot sur l’auteur :

Capture d’écran 2017-07-29 à 16.53.03.png
Damien Murith est né en 1970. Il vit dans le canton de Fribourg où il travaille dans l’enseignement. Son premier roman, La Lune assassinée (L’Age d’Homme, 2013) est son premier roman a reçu quatre prix littéraires. Les mille veuves est le second volume d’une trilogie en cours d’écriture.,

Publicités

6 réflexions sur “« Les Mille Veuves » de Damien Murith – Chronique littéraire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s