L’Homme à mo(r)t – Nouvelle

I. Homme à mo(r)t

C’est en ouvrant ce livre que tout commença…

Ceux qui écrivent ont leur préférence. La plupart écrivent sur du papier, une plume à la main. D’autres, en précurseurs modernes, préfèrent taper leurs pensées sur les nouvelles machines mécanographiques, les machines à écrire. Il n’était ni un traditionnel, ni un éclaireur. C’était un original. Alors il avait choisi un livre dans sa bibliothèque et pages après pages, il avait collé des feuilles vierges sur les mots déjà tracés. « Si je pars avant, ce sera presque comme si je l’avais publié… » se murmurait-il.

Il l’avait choisi usé, sombre et abimé. A son image.

Il n’était ni homme à femmes, ni homme à hommes. Il était homme à mo(r)t.

Et ce livre ci, en particulier, il voulait tout lui donner. Se donner, corps et âme. Surtout âme. Il voulait laisser une trace, une forme d’héritage qu’il offrirait à ceux qui après lui, souffriraient d’une blessure semblable. Une sorte de guide pratique pour les conteurs tourmentés, les âmes en peine, ceux qui souffrent au-delà de la réalité humaine.

Il veut écrire ses mémoires. Il n’a pourtant que vingt ans. Et qu’a-t-on vécut à l’aube de sa vie ?

Il était l’écorché-vif, le cœur estropié, le laissé-pour-compte. Il était la mélancolie saillante et doucereuse.
Il était la souffrance faite-homme.

Quelle vie pitoyable il menait. Il n’éprouvait ni désir de vie, ni plaisir de chair. Sorte d’Eugénie Grandet masculin, il ne caressait que peu sa jeune épouse. Non pas qu’elle ne l’attirait pas… Elle était belle à la manière d’une matrone romaine, dirigeant la maison et s’occupant de toutes les besognes, laissant son époux enfermé dans son esprit torturé, ressassant sans relâche sur l’œuvre de sa vie. Disons qu’il ne voyait tout simplement pas l’intérêt des étreintes charnelles lorsque l’esprit ne suivait pas la cadence. Il effectuait, une fois par semaine, ce qu’il appelait son « devoir conjugal » … Et avec sa jeune épouse, fraiche et pétillante de vie, il ne parvenait pas à ressentir un quelconque désir, une envie sensuelle, un partage charnel d’amoureux.

Pourtant, pour Elle, il serait devenu sybarite. Il aurait tout donné, tout offert. Il aurait appris à aimer la passion de l’amour charnel, les longues caresses, les embrassades amoureuses et les doux matins à s’aimer encore et encore, jusqu’à l’épuisement.

Il sentait la chaleur du soleil sur son visage et la froideur de son cœur lorsqu’il pensait à Elle. Il s’embrasait, sous ses lumières antagonistes. Tour à tour, maitre et victime. Maitre de ses mots, victime de sa souffrance.

Il était obsédé par la recherche lancinante du dépassement de soi, ambitieux jusqu’aux abimes, il avait mille et un projets, mille et un espoirs qu’il ne parvenait pas à concrétiser. Il était ambitieux. Il aurait bâti de ses mains un empire, l’empire des gens comme lui. Un nom ? Non, pas de nom, plus de nom. Les gens comme lui, on ne les appelait pas. Ou plutôt… on ne les

appelait plus. Alors il décida d’écrire ce livre, son livre, son histoire. Et ce livre sera son exutoire, l’occasion pour lui de laisser une trace, de s’exprimer, de laisser enfin sortir toutes ses émotions enfouies, tous ses sentiments, ses peines et ses douleurs, son amertume et sa souffrance.

 

II Ainsi soit-il

«Je suis seul mais mes émotions sont légion. C’en est parfois terriblement ridicule, désespérément absurde. Grotesque et incohérent.

Je fais partie des hyper sensibles, pleurant parfois pour des choses anodines, une femme âgée dans la rue qui marche difficilement et qui s’arrête, en me souriant d’un sourire triste et fatigué. De jolies fleurs des champs offertes par un petit garçon à sa jeune amie. Un tableau fort de sensation, une musique, une odeur… Tout est bon, tout est possible. L’émotion est ma drogue, je vis pour elle. Elle fait partie de moi et j’ai appris à l’apprivoiser. Difficile parfois d’expliquer pourquoi le son joyeux de l’accordéon que l’on entend depuis la fenêtre de la cuisine me fait monter les larmes aux yeux. -Femmelette, j’ te dis-, – Mais non, tu ne comprends pas -. Personne ne me comprend. Lorsque j’entends le son de l’accordéon par exemple, c’est mon grand-père que je vois. Il passait des après-midis entières avec sa bande de copains sur la terrasse du bar du coin. Quand les beaux jours arrivaient, il sortait son accordéon et jouait pour eux. Toujours les mêmes gars, toujours la même heure, toujours le même endroit. Et lorsqu’il en manquait un, on savait que la prochaine bière, on la trinquerait en sa mémoire, parce qu’il n’était plus de ce monde et qu’il avait rejoint son épouse, son enfant, son père. J’enviais ses amitiés, ses moments fraternels, humains. Je les désirais ces rendez-vous joyeux où l’on entendait par dizaine des éclats de rire, les bières s’entrechoquer au rythme de la musique. On buvait, on chantait, on rigolait. C’était bon, c’était plaisant. Mon grand-père était heureux et je l’aimais encore plus pour cela. De nombreuses rides avaient creusé son visage assagi par le temps. Elles étaient semblables à de petites rivières venant puiser leur source au fond de son cœur. Des petites rivières qui sont apparus au fur et à mesure des nombreuses joies et douleurs de sa vie. Il se tenait vouté, continuellement fatigué par le poids de son corps qui malgré sa volonté avait perdu de sa fraiche jeunesse. On dit souvent que vieillir est très difficile, qu’il est compliqué d’accepter la décadence d’une enveloppe corporelle qui ne nous représente plus. Mais pas pour lui, il était en accord avec lui-même, il comprenait que certains temps sont révolus et que la seule chose à faire est d’accepter cela. Jusqu’à ce fameux jour où l’accordéon de mon grand-père s’est tu et lui avec. Ça m’a définitivement ôté tout espoir. Je veux le retrouver. Je pars La rencontrer. Qui donc ? Si vous lisez ses lignes, vous savez certainement où je suis aujourd’hui, une seule issue possible. Vous comprendrez donc rapidement ce que je suis devenu. »

 

III 1939-1939.

Il tenta de se rappeler comment cela avait commencé. 1939, Paris. Il avait 17 ans. « La guerre est déclarée ! ». C’est officiel. Il écrivait.

« La porte d’entrée de mon immeuble était entrouverte, ne laissant comme seule vision cette si jeune femme, le corps humide d’une averse trop rapide l’ayant prise au dépourvu. Elle se tenait sur le porche, sa main gauche agrippait maladroitement son panier de linge contre ses hanches tandis que sa main droite essorait ses longs cheveux bruns que l’averse matinale avait arrosée. La pluie ne la rendait que plus charmante, en petite boule de fraicheur qui égayait ce temps maussade. Elle était belle et douce et je me surpris à penser qu’une femme comme ça, je l’épouserais bien. »

Et il l’a épousé.

« C’était ce que l’on faisait à 17 ans lorsque la guerre était déclarée et que l’ordre était de défendre son pays. On cherchait une fille, une femme, une épouse pour avoir quelqu’un à qui penser en pleine bataille. Lorsque l’enfer brûlait les corps, les cœurs se réchauffaient avec l’image de l’être aimé qu’on avait laissé au pays. C’était ce que j’avais fait. Pourtant depuis toujours, c’était Elle qui hantait mon cœur et mon esprit. Mon père avait fait la même chose. Sarajevo, 1914. 19 ans et quelques semaines. Gavrilo Princip, assassine Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche… et avec lui, les rêves d’une vie saine et simple. Alors il épousa ma mère et il partit combattre. Mon père était un vrai patriote, il avait l’amour de la France et il ne s’est jamais senti plus vivant que le jour où il a commencé à défendre son pays. Mais pas moi. Pourtant, ne dit-on pas que « bon sang ne saurait mentir » ? De toute évidence, mon sang à moi était gangrené par une toute autre saveur. »

La guerre était donc déclarée et tout homme de plus de dix-sept ans est dans l’obligation de se présenter à la mairie pour être mobilisé. Malgré la limite d’âge, des milliers d’adolescents tentent de partir au front. Un mensonge sur leur identité, sur leur date de naissance, et les voilà en route pour La trouver. 14, 15 ans, des grands gaillards qui faisaient facilement deux ou trois ans de plus. Une barbe naissante, des muscles d’hommes qui apparaissent et les voilà engagés pour porter l’uniforme des soldats français. -Parait que notre pays a besoin de nous, alors on est là-. De l’audace, de la bravoure, de l’intrépidité.

Voilà les enfants de France.

Parmi eux, on trouve même de très jeunes adolescents, comme à la première guerre. Ne peut- on pas apprendre de ses erreurs ? Un garçon en particulier incarne la mémoire des adolescents- combattants : Jean-Corentin Carré, 15 ans. On en parlait dans les salles de classe de Bretagne. Sous le pseudonyme d’Auguste Duthoy, il intègre l’armée en 1919 et se distingue par sa bravoure. Il est nommé caporal, sergent puis adjugeant et termine sa courte vie dans un avion. Elle le rattrape. Il quitte le sol boueux des tranchées pour le ciel.

Des centaines, des milliers de jeunes hommes, un pied encore dans l’enfance, suivent ses traces en s’engageant malgré leur âge. Beaucoup y laisseront la vie. Tous reviennent avec quelque chose en moins en-dedans. Et lui ?

« Défendre la belle France. Voilà parole d’Évangile pour la plupart de mes compatriotes. Ils se battaient presque pour s’enrôler, fiers et pugnaces, haïssant l’ennemi, protégeant leur patrie. Ils partaient tous, ils voulaient tous aller taper des boches, écraser ces vermines.

Anéantir, abattre, briser, broyer, pulvériser, piétiner, réduire en bouillie. Vaincre.

Pour la France et pour l’honneur.

Comment expliquer que ceux qui partaient au front puissent avoir une telle rage d’en découdre ? Comment expliquer que je n’éprouvais pas – et plus encore, que je ne comprenais pas – ce que les autres ressentaient ?

Moi, mon Dieu… Je ne suis pas vraiment ce que l’on appelle un patriote. Bien sûr, j’aime la France, je l’adore même. J’aime ses panoramas éclectiques, ses côtes sauvages à perdre-vue, ma Bretagne. J’aime le vent et la mer qui se déchainent dans d’effroyables colères. – C’est moi, c’est vraiment moi-. Oui, j’aime vraiment passionnément mon pays.

Mais aller se battre pour lui ? Allons… »

Allons, non… C’était impensable. C’était un homme doux et sensible, incapable de faire du mal aux autres, – seulement à lui-même -. C’était un intellectuel qui vivait à travers les mots. C’est pour cela qu’il avait commencé ce livre, pour expliquer pourquoi il était comme cela, pourquoi il était différent.

« La guerre me terrifie. Je n’ai jamais été de ceux qui cherchent la bataille, jamais. Je suis la discrétion, le calme, la force (ou la faiblesse) tranquille. Alors au début, je n’ai rien dit. Je me suis même caché. Certains hommes de mon village sont venus me chercher, – viens, c’est pour l’honneur, c’est pour la France-. Mais je n’ai pas bougé. J’ai eu le droit à tous les mots d’oiseaux : lâche, pleutre, couard, poltron, dégonflé. Déserteur, même. Pourtant ce n’était pas parce que j’avais peur d’aller défendre mon pays que je ne voulais pas y aller, je n’avais pas peur ni des armes, ni de l’ennemi, ni même de tuer. C’était de moi-même que j’avais peur. Et ça ils l’ont compris un peu plus tard mais il était déjà trop tard, j’étais déjà parti. »

Et puis l’ordre est arrivé. – Tu n’as pas le choix, tu viens maintenant – Alors il était parti.

Il est d’abord incorporé au 410ème Régiment d’infanterie à Rennes où ils retrouvent ses copains bretons. On lui donne un bel uniforme, un peu trop grand pour lui, il lui baille aux épaules. Il a l’air triste, pas à sa place au milieu de tous ces hommes débordants de force, de virilité. Il a l’air d’un petit garçon au milieu d’un troupeau d’hommes. Et il apprend.

Il se bat, il se défend et il protège les autres. Qui aurait-cru qu’une personne telle que lui puisse rouer de coup un homme à terre, pour la simple et bonne raison qu’il était né dans un autre pays que le sien ? Qui aurait-cru qu’il perdrait – ou du moins, oublierait – ce qu’il était pour aller La trouver ? Provocation douloureuse et absolue, appel à la disparition, rendez-vous néfaste et définitif. Alors ? Tu L’as finalement trouvé ?

La guerre change les gens, c’est un fait reconnu. Lui-même ne se reconnait plus. – C’est moi ? C’est vraiment moi ? – Il garde le livre toujours sur lui et dès qu’il a un petit moment solitaire, il écrit.

« Tuer l’ennemi, voilà l’ordre. On n’apprend pas à tuer, on n’apprend pas à retirer la vie d’un autre être humain, fut-il « ennemi de la nation ». N’est-ce pas ? La guerre m’a permis de voir que certains y arrivaient très bien – saletés de boches, je les tuerai un par un. Et les autres ? Et bien ils apprennent à passer outre, par nécessité, – pas le choix tu sais-, – ici c’est marche ou crève -. »

Occire, anéantir lyncher, trucider, poignarder, immoler, sacrifier, flinguer, faucher, empoisonner, noyer, liquider, fusiller, saigner, buter, assassiner, bousiller, détruire, égorger, décapiter, noyer même parfois dans la boue des tranchées. Il était terrifié.

Et pourtant pour les autres soldats de son régiment, c’était lui le plus courageux, toujours le premier à sortir à découvert, – celui-là, il en veut-. Il traverse à pied des tranchées démolies, des cadavres de partout, des têtes, des bras, des abdomens transpercés. Il doit les piétiner, il doit avancer, et peut-être qu’enfin, il La trouvera. Ses compagnons l’appellent – héros inconscient – , alors que s’il avance avec autant d’indifférence pour sa propre vie, c’est pour une toute autre raison.

 

IV. Smiert

Il souffrait si fort en-dedans que c’était comme si sa poitrine, ardente boule de feu, menaçait d’exploser à chaque instant.

Mais pourtant… Elle ne voulait pas de lui.

Ce n’était pas comme s’il ne l’avait pas cherché. Il avait passé sa vie à lui courir après, la rattrapant parfois de si peu qu’on ne comprenait pas qu’Elle ne lui ait pas cédé. Mais c’était contre sa volonté, Elle se refusait à lui. Jusqu’à ce fameux jour de cette fameuse guerre.

Qu’il est dur de vivre dans un corps, dans un esprit constamment ailleurs, de ne pas réussir à penser, agir, ressentir comme ses contemporains. Qu’il est cruel de vivre dans un corps, dans un esprit, dans une époque en étant constamment à la mauvaise place. La guerre ne le guérissait pas. Voir ses camarades tomber sous les balles ennemies, perdre frères et compagnons d’armes par dizaines le meurtrissait mais il ne pouvait s’empêcher d’envier la facilité d’accès à cet autre monde. Pourquoi moi non ?

Il n’en parlait à personne, ce n’était pas quelque chose que le commun des mortels pouvait comprendre. La guerre prenait déjà tant, pourquoi vouloir lui en donner plus ? Il a mal à lui- même, il souffre dans sa propre peau mais aussi dans celles des autres.

Il était un magicien envouté par ses ombres. Et ses ombres ? Elles s’appelaient différemment selon les jours. D’ailleurs, ces noms, c’était lui qui leur avait donné. Solitude. Mélancolie. Spleen. Vague à l’âme. Chagrin. Torture mentale.

« En serbe, on L’appelle smrt, en russe : smiert… Un son reptilien, agressif, que l’on vomit presque lorsqu’il franchit notre gorge pour hurler notre soif de vie.
En français, c’est différent. Délicate syllabe qui se fond sur la langue pour définir un état définitif et sans renouveau. »

Et lorsqu’il referma ce livre, il savait. Il faisait nuit. Certains soldats somnolaient la joue contre leur baïonnette, d’autres jouaient aux cartes, une cigarette au bec. Il faisait froid. Il sortit de la tranchée, s’avança vers l’ennemi, la main droite tenant fermement l’œuvre de sa vie, la main gauche tendue au-dessus de sa tête, la flamme de son briquet seule éclairait la noirceur de cette nuit sans lune. Un coup de feu, un homme à terre.

On le retrouva quelques heures plus tard. Un sourire de bienheureux sur le visage, il semblait enfin apaisé, il L’avait enfin trouvé. Il avait toute la partie gauche de son cops arraché par un obus oublié qui avait décidé d’exploser à l’instant où il était tombé. De la boue s’effritait sur

son beau visage d’ange mais ses grands yeux de la couleur de l’azur étaient ouverts comme pour mieux L’accueillir. Son livre de mort où il avait consciencieusement couché ses émotions pendant de longs mois de guerre était serré contre son cœur, il semblait dire « lisez-moi, comprenez-moi ».

Adélaïde Simon de Bessac

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